Je m'avoue vaincu. Mais je me soigne.
Huit ans à zapper le repas de midi, persuadé qu’un Royal Cheese valait bien n’importe quel burger artisanal. Aujourd’hui, je redécouvre le goût, la pause, le geste. Et je me rends compte que j’ai eu tort. Profondément, durablement, délicieusement tort.
J’ai passé huit années à mal bouffer le midi.
Je ne parle pas des occasions spéciales, des visites de restaurants, des descentes punitives au chinois du coin. Ces repas-là, je les ai faits avec dévouement, et je n'ai pas à rougir.
À la maison aussi, j'ai fait le taf. J'ai besogneusement cuisiné, même en semaine, avec obstination.
Non, je parle du reste. Et le reste, c'est peut-être l'essentiel.
Si vous êtes concentré sur votre travail, comme je l’ai été, plein de saines ambitions mais écrasé de responsabilités, vous connaissez le risque : oublier que “bien manger” est possible à chaque repas.
Salades bricolées à la hâte et vagues pique-niques, voilà ce qu’a été mon midi pendant des années. Et après tout, la salle de fitness n'est-elle pas un suppléant idéal à la salle de resto pour l'homme moderne et sédentaire ?
J’ai d’abord supprimé le petit-déjeuner. L’étape suivante était logique : effacer le déjeuner, ou au moins de faire usage d'expédients pour en réduire l'importance au maximum. Le rituel disparaît, la pause est supprimée, je mange devant l'écran, et surtout, j'évite de parler à qui que ce soit.
Je me rassure. Je ne suis pas seul dans cette entreprise d’auto-déprogrammation sensorielle. En 2025, on sait encore faire société, même si c'est pour détricoter nos rituels communautaires. L’historienne Bee Wilson situe le début de cette disparition du repas commun dans les années 1960. Depuis, le mouvement s’accélère, jusqu’aux “repas à boire” que je regarde avec une curiosité inquiète.
Aujourd'hui, pour votre gourmand serviteur, les choses changent. Je prends le temps, en particulier dans le but de tout documenter ici. Je m’assois. Je regarde. Je sens. Je mange à nouveau avec conscience et curiosité. Je compare, j’observe, j’analyse.
Et le verdict est sans appel : j’ai bel et bien perdu mon goût en route.
Certes, je prends toujours un malin plaisir à clamer que" le McDo, c'est délicieux". C'est mon biais contrarien qui parle, et j'en suis conscient. Peut-être aussi une façon de me protéger du snobisme ambiant. Je reste éminemment fier d'avoir créé ce mème dans un éclair de génie en 2021.

Mais j'en suis venu à me persuader au fil du temps, que c'était fondamentalement vrai, que le Royal Cheeseburger était vraiment meilleur que la majorité des artisans qui font le boulot avec soin.
C'est un peu con, évidemment. Maintenant que j'enchaîne les tests, et que je fais très attention à l'expérience, la vérité me saute au visage.
J'ai remangé un Royal Cheese, après mes tests de Classic, Mealz et Sboom. C'est incroyable ce que la mémoire peut vous faire éluder. J'avais oublié que les "burgers artisanaux" pouvaient être aussi précis, aussi vivants. Mon sandwich du Mac, malgré la maîtrise industrielle, ne tient pas la longueur. Et après le smash de Sboom et la rigueur de Classic, la cuisson de Ronald m'est apparue dans toutes ses limites.
Les différences de prix et de contraintes expliquent beaucoup, bien sûr. Mais ce n’est pas McDonald’s que je blâme. C’est moi. Mon rapport à la nourriture. Ma paresse. Ma désertion sensorielle.
Huit ans de Royal Cheese, il faut le dire : il faut être un peu couillon.