Braise, sueur et bifana à 8.50 CHF : le sanctuaire caché de Romanel

Entre une zone industrielle et un parking de Romanel, la Casa Portuguesa cache un grill à charbon, un supermarché lusitanien, du poulet à la braise et le meilleur sandwich de l'année à 8.50 CHF.

Le grill à charbon de la Casa Portuguesa de Romanel.

On attaque aujourd'hui un gros morceau : les centres, restaurants et épiceries communautaires. C'est le cœur du sujet, les amis.

Il existe deux types de restaurants : Ceux qui relèvent du divertissement avant tout, produits de la société des loisirs, et ceux qui remplissent une fonction sociale, produits de la nécessité.

Des cuisines souvent invisibles - cachées dans les zones industrielles, les rues adjacentes et les arrière-cours - mais omniprésentes, qui nourrissent les bras, les jambes et les cœurs. Des réseaux culinaires publics mais un peu secrets, accessibles à tous mais pourtant intimidants pour le profane.

Vous ne les verrez ni dans le Coup de Fourchette du 24 Heures, ni dans le Gault&Millau, ni même chez l'influenceur TikTok le plus branché. Leur Instagram, c'est le bouche-à-oreille. À la rue de la Tour, à Lausanne, le quidam passe devant sans les remarquer et s'engouffre dans un débit de bière artisanale ou un spot à brunch.

Pourtant leur fonction est essentielle pour des dizaines de milliers d'immigrés plus ou moins frais du bateau.

Ils sont des sanctuaires où le goût de la maison prime même sur le commerce, ils sont l'antithèse du food porn et cultivent le plus grand dédain pour l'esthétique, car ici l'assiette est autant sociale que gastronomique. D'ailleurs, on ne vient pas que pour manger : on se file un coup de main sur l'administratif, on regarde les matchs ensemble, on partage des tuyaux, on fait affaire.

Entrée de la Casa Portuguesa de Romanel.
Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Planté devant la Casa Portuguesa de Romanel, je suis comme un gamin.

C'est souvent difficile d'avoir des informations complètes en ligne. Les photos sur Google sont sommaires - en l'occurrence inexistantes sur la partie restauration - et ils n'ont pas de site Internet, et puis quoi encore ? C'est donc maintenant que je fais le traitement de l'information : mes yeux scannent frénétiquement la place en recherche d'indices sur ce qui se trame vraiment ici.

Je jubile, il se trame beaucoup, je le vois du dehors. Sibylle sait que je suis en transe, option FOMO, et me laisse partir en exploration. Il y a des caddies : c'est bien achalandé. Ça entre et ça sort : Il y a une clientèle fidèle. La tenue de travail est régulière : c'est de la vraie nourriture.

Les légumes à la Casa Portuguesa de Romanel.
Oh non, ils ont des tomates en mars, ouin !

À l'entrée, des fruits et légumes frais : tomates, oranges, salades, pommes de terre, noix, etc. C'est pas la Migros 3M, mais il y a les essentiels de la cuisine méditerranéenne.

Je m'engouffre dans le magasin.

Et là, c'est Byzance. Je m'attendais à une petite épicerie un poil tristounette mais c'est un véritable supermarché de produits portugais.

Les surgelés à la Casa Portuguesa de Romanel.
Je suis tellement foutu avec un magasin comme ça à deux minutes de chez moi.

Des produits en conserve, de réserve, évidemment, mais aussi une énorme zone congélateur, des bahuts entiers de bacalhau, des produits frais de toutes sortes et même des ustensiles de cuisine. Il y a tout. Ils préparent le Grand Remplacement Lusitanien, c'est le moment de paniquer.

Je me réjouis déjà de découvrir leur sélection de vins qui comporte une bonne centaine de références.

Les vins à la Casa Portugais de Romanel.

Ils ont même un coin boucherie avec maintes spécialités de charcuterie sous vide - c'est encyclopédique, pour tout dire - mais aussi de la viande fraîche avec des promotions régulières.

Les charcuteries à la Casa Portugais de Romanel.

Dois-je parler de leur boulangerie ? Il y a leurs pains divers et variés, bien sûr, mais aussi un choix de pâtisseries qui ne se contente pas de quelques pastels de nata, par ailleurs très bons. Précisons que ces spécialités boulangères ne viennent pas de la Casa, mais d'un boulanger non identifié à cette heure.

Les pâtisseries à la Casa Portugais de Romanel.

Je ne résiste pas à l'envie de vous mettre sous le nez le contenu du bac blanc qui n'avait aucune chance d'échapper à mon scanner. Le sandwich à la viande panée, piqué d'un cure-dent prêt à embarquer, c'est de la cuisine de résistant ça, ma bonne dame.

Les sandwichs à la viande panée à la Casa Portuguesa de Romanel.

Puis, il faut bien avancer vers ce pour quoi on est venu. Pas à contrecœur, certes, mais en faisant le deuil d'un caddie complètement rempli. Acheter tout ce qui nous attire, tout ce qui nous fait envie, ne pas hésiter et partir à la découverte d'un autre monde et, oui, saisir cette drôle de boîte, on verra bien comment ça se cuisine. Emporter tout ce qui réveille le gamin curieux qui sommeille au fond. Il faudra revenir.

Heureusement, il y a une main tendue qui attend de l'autre côté. Au fond du magasin, une autre surprise. Je me demandais à quoi ressemblait leur solution de restauration. Rien sur la page Facebook. Seulement la publication mécanique du menu du jour, en portugais, sa mise en page utilitariste et sa fonte de tueur en série qui vous confirme que, oui, on va bien assassiner le cochon, ce mardi 17 mars 2026.

Exemple de menu du jour à la Casa Portuguesa de Romanel.

Y aura-t-il des chaises et des tables ? Est-ce un restaurant, un snack ou juste quelques bacs gardés au chaud ? Mystère.

C'est en tout cas pas la gérance de la Casa Portuguesa de Romanel qui allait pavoiser sur Internet à propos de leur PUTAIN D'ÉNORME GRILL À CHARBON DE COMPÉTITION.

Le grill à la Casa Portuguesa de Romanel.
Esthétique immaculée.

C'est là que tout se joue. La braise, c'est la clé. Elle garantit tellement de choses : le goût de la viande, les irrégularités de cuisson, les poches croustillantes...

Le plus simple est de suivre le menu du jour. En semaine, ils ont systématiquement le poulet (16 CHF), la bifana (8.50 CHF) et deux plats du jour.

À partir de vendredi, ils sortent l'artillerie lourde avec des mets plus festifs et un tantinet plus chers, comme le Polvo à Lagareiro, la Feijoada ou le cabrito assado no forno. Il va sans dire que le cochon de lait se commande à l'avance.

Je suis tombé sous le charme de la bifana. D'abord, elle coûte 8.50 CHF avec des frites.

La bifana à la Casa Portuguesa de Romanel.

Kebab, McDo, tacos, ce tarif humilie la concurrence au vu de la qualité. Un petit pain garni d'une quantité de porc généreuse. Impossible d'identifier la coupe exacte : on a affaire à une collision de textures, du gros amas de graisse moelleux à la miette de rôti effilochée, jusqu'au morceau de steak de porc. La palette va de l'ivoire au noir carbonisé. La bifana, c'est vite sec quand on est timide en poussant une viande trop maigre. Point de ça ici.

La viande dans la bifana à la Casa Portuguesa de Romanel.

Comme de rigueur, cette farce est trempée dans le jus classique de la bifana qui vient gorger la mie. C'est le meilleur sandwich que j'ai mangé cette année. C'est aussi le moins cher.

8.50 CHF, j'en reviens pas. Ironiquement, c'est probablement ce prix serré qui rend ce sandwich si bon parce qu'il n'autorise pas une viande plus noble.

C'est servi avec des frites trop salées qui viennent vous rappeler que l'hygiénisme alimentaire est ici bien loin alors que la bière, elle, est suggérée à travers cet assaisonnement irresponsable.

Les frites à la Casa Portuguesa de Romanel.
Regardez-moi tout ce sel. Ça me rappelle les survivalistes et les geeks fan du monde celtique qui te rebattent les oreilles avec le sel comme monnaie. Un plat de milliardaire !

Pourquoi aucun fast-food n'arrive à percer à Lausanne avec ça ? Pourquoi tous ces burgers, tacos et kebabs quand on pourrait faire de la place pour ce sandwich ?

J'ai été pris par surprise avec cette bifana, d'autant plus que j'ai eu quelques expériences, disons... asséchées. Mais le frango, le fameux poulet à la braise, celui-ci, je n'avais aucun doute sur sa qualité à partir de l'instant où j'ai posé les yeux sur la fosse brûlante et le guerrier en nage qui s'occupait de tout ça.

La grillade du poulet à la Casa Portuguesa de Romanel.
J'en peux plus de son système de grille pivotant. J'aurais dû rester dans le monde corporatif, presser les employés comme des citrons et m'en payer un.

Dès la première bouchée, c'est le meilleur du poulet : juteux et grillé à la fois, avec ces recoins noirs, asséchés par la cuisson, concentrés de goût, comme seul le grill au charbon le permet. Il faut regarder les extrémités des ailes et des cuisses, elles racontent l'histoire d'une cuisson qui prend le temps.

Deux sauces sont proposées : normale, ou piquante. Dans le domaine du piri-piri, le spectre de violence est large. Il va de l'inexistant au brûlant. Ici, le niveau était modéré. Je dirais un juste milieu qui respecte le piment mais sans brusquer personne. Toutefois, cette sauce mériterait généralement plus de goût pour faire côtoyer les sommets à ce décédé volatile.

Alors ce n'est peut-être pas le meilleur frango de Suisse, mais, sur un marché où le poulet frit a tout envahi, il reste supérieur, par son mode de préparation et ses saveurs, à l'immense majorité des variations gallinacées sur le marché, surtout mis en rapport avec son prix.

Et voilà qu'on me propose des chips maison au lieu de frites. C'était aussi trop salé mais le niveau de foi est au-dessus de 9000.

Frango et patates à la Casa Portuguesa de Romanel.

Je vous ai parlé de mes difficultés avec les restaurants qui sont dans la parade permanente. Ici, c'est le pôle opposé.

Ici, les natas, crémeux et croustillants, sont servis dans une box au motif de frites.

Emballage frites à la Casa Portuguesa de Romanel

Ça ne les rend pas meilleurs. Quoique, ça change le contexte. Ça démontre quelque chose sur l'intention d'un lieu qui ne cherche pas à flatter votre ego, à lustrer vos sensibilités politiques ou à vous éblouir pour mieux jouer un tour de passe-passe. À la Casa, tout ce qu'on veut, c'est que votre nata arrive entier à la maison pour que vous puissiez en profiter.

Cette posture change le rapport avec votre repas : dans une boîte de frites, le nata est à poil avec sa bite et son couteau. Il n'a que son goût pour vous séduire.

Natas à la Casa Portuguesa de Romanel.

Il y a là une forme de politesse radicale. On vous traite comme un gourmand, pas comme un client qu'il faut flatter pour lui faire oublier l'addition.

Je suis quand même ressorti avec des olives dans un bac en plastique qui gouttait et l'envie de revenir au plus vite.

La Casa Portuguesa de Romanel, c'est le premier. Il y en a des dizaines comme ça, planqués entre une zone industrielle et un parking, à Renens, à Prilly, à Bussigny. Des Portugais, des Espagnols, des Albanais, des grills, des marmites et des congélateurs remplis de choses que vous n'avez jamais vues. Chacun avec ses codes, son public, sa façon de vous tendre une assiette sans vous demander votre avis.

C'est le cœur du projet. On va y aller.


📍Casa Portuguesa de Romanel
Chemin des Mésanges 4
1032 Romanel-sur-Lausanne
🌐https://www.facebook.com/lusosuisse/

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