Frites et snobisme : McDo s'invite au Mont-sur-Lausanne
Un projet de McDonald's dans la banlieue lausannoise déclenche le cinéma habituel.
C’est l’émoi dans la banlieue vaudoise. Une mise à l’enquête pour l'ouverture d'un McDo dans la zone industrielle En Budron, au Mont-sur-Lausanne, fait trembler les murs du Conseil communal et surchauffer les groupes Facebook de quartier. La fin de la civilisation, apparemment, a l’odeur de l’huile de friture et s'affiche sous un grand M jaune.
L'argumentaire des opposants ? La circulation, mais surtout la santé. J'ai déjà largement parlé de cette indignation à géométrie variable. On tolère parfaitement les pintes où on s'enfile du pinard classé cancérigène avéré, des fondues à 3000 calories et des plats du jour industriels maquillés, mais l'arrivée du Big Mac, produit ultime et assumé de la culture populaire, devient soudainement une urgence sanitaire de premier plan.
Une illustration clinique de ce que le sociologue Jean-Pierre Poulain décrit quand il souligne comment le discours nutritionnel camoufle bien souvent un mépris de classe. Les élites locales s'improvisent hygiénistes pour se rassurer sur leur propre distinction. Au fond, le problème n'est pas calorique, il est social : la graisse n'est pointée du doigt comme un danger mortel que lorsqu'elle est bon marché, étrangère - malus si ça vient des US -, et servie dans un emballage en carton aux classes laborieuses.
Mais le vrai sujet n'est pas le taux de cholestérol des riverains. C'est la réalité du terrain d'En Budron. Cette zone industrielle abrite déjà de formidables bastions du goût populaire, des lieux sans prétention qui nourrissent la zone avec honneur. Pensez à Kebaptore Prizren, qui régale les travailleurs avec une constance redoutable, ou à l'efficacité légendaire de Sboom. Ces artisans du quotidien, qui font le job loin des discours politiques, vont se retrouver face à la machine de guerre logistique américaine. Un choc frontal entre un écosystème de restauration rapide local, ancré, et le rouleau compresseur d'une multinationale.
Pour ces petits acteurs ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle. En effet, la concentration de concurrents ne divise pas le gâteau, elle le grossit. Avec son géomarketing implacable, McDo va transformer le coin en pôle de la restauration rapide, attirant un flux continu d'estomacs. Un vieil adage de restaurateur dit d'ailleurs que si vous cherchez le bon emplacement, posez-vous face à un McDonald's. La multinationale pourrait bien drainer la clientèle jusqu'à la porte des indépendants locaux, et peut-être, dans un scénario idyllique, et certes improbable, transformer la zone H de la zone industrielle En Budron en hot spot de la street food.
Il y a, pour tout dire, quelque chose de profondément jouissif dans ce psychodrame. Le Mont-sur-Lausanne, enclave périurbaine aux loyers indécents, où l'on a coutume de reléguer la laideur du monde et la plèbe à bonne distance des pelouses bien tondues, se prend la réalité en pleine face. Le McDonald’s est un niveleur social absolu, un aimant à faune hétéroclite qui attire tout le monde, des ados en scooter aux travailleurs de nuit. Voir les notables locaux obligés de partager leur code postal avec ce monument du prolétariat est une excellente nouvelle. Le monde réel s'installe au bout de leur allée, et ils vont devoir faire avec.